Le traitement du syndrome de Lemierre nécessite une approche multidisciplinaire, avec l'implication de plusieurs spécialistes tels que microbiologistes, oto-rhino-laryngologistes, radiologues, intensivistes, hématologues, et médecins spécialistes [44]. Bien que les soins doivent être individualisés, les principes généraux du traitement restent les mêmes.
ANTIBIOTHERAPIE
Les antibiotiques constituent le pilier du traitement, avec des combinaisons de bêta-lactamines ou de carbapénèmes et de métronidazole souvent prescrites [50]. Fusobacterium necrophorum est presque toujours sensible au métronidazole, à la co-amoxiclav (Augmentin), à la clindamycine, et à l’imipénème, et moins susceptible d’être sensible à l'érythromycine et à la pénicilline [51].
En cas de doute diagnostique, une antibiothérapie large spectre par voie intraveineuse doit être rapidement instaurée, puis affinée en fonction des résultats des tests de sensibilité. Il n'existe pas de consensus sur la durée optimale du traitement antibiotique, mais des études ont rapporté une durée moyenne de traitement d’environ trois à cinq semaines [16,52]. Certains auteurs recommandent au moins deux semaines d'antibiotiques intraveineux avant de passer à une thérapie orale [52].
En plus des antibiotiques, certains patients peuvent nécessiter une intervention chirurgicale pour traiter les lésions septiques métastatiques, comme la ligature de la veine jugulaire interne, le drainage pleural, le drainage d'abcès, la mastoïdectomie, la tonsillectomie ou des interventions chirurgicales invasives du crâne [8,9]. Ces patients doivent être rapidement orientés vers les équipes chirurgicales appropriées.
ANTICOAGULATION
L'anticoagulation thérapeutique a été rapportée dans environ 23 à 56 % des cas de syndrome de Lemierre [2,9]. Différents anticoagulants ont été utilisés, y compris l'héparine de bas poids moléculaire, le fondaparinux, l'héparine non fractionnée, les anticoagulants oraux directs, et les antagonistes de la vitamine K [9]. La durée du traitement anticoagulant rapportée varie entre 70 et 84 jours [9,52].
L'hypothèse de l'utilisation des anticoagulants est que les bactéries peuvent être dissimulées dans le thrombus, et arrêter sa progression pourrait améliorer l'accessibilité des antibiotiques à la source de l'infection, favorisant une résolution plus rapide de la maladie [52]. Certains estiment que, puisque le thrombus est secondaire à un processus infectieux, l'élimination de l'infection par les antibiotiques suffirait à le faire disparaître [52]. D'autres suggèrent que l'anticoagulation pourrait en fait faciliter la propagation des emboles septiques vers les organes [53].
Les données actuelles sur l'utilisation de l'anticoagulation dans le traitement du syndrome de Lemierre sont mitigées. Une étude observationnelle menée en Suède auprès de 82 patients atteints de ce syndrome n'a révélé aucune différence significative en termes de progression de la thrombose, de complications septiques périphériques ou de mortalité à 30 jours entre les patients ayant reçu une anticoagulation à dose thérapeutique, prophylactique ou aucune anticoagulation [4]. De même, une série rétrospective de 16 ans dans un seul centre aux États-Unis, impliquant 18 patients, n'a montré aucune différence dans les résultats de la thrombose entre ceux qui avaient reçu ou non une anticoagulation [10]. Cependant, la petite taille des échantillons dans ces deux études pourrait limiter leur puissance statistique et masquer un véritable effet.
Un examen systématique récent, comprenant 712 patients atteints de syndrome de Lemierre entre 2000 et 2017, a révélé que 14,3 % d'entre eux développaient de nouveaux thromboembolismes veineux ou des lésions septiques périphériques pendant l'hospitalisation [9]. L'étude a également noté que ces événements thromboemboliques étaient moins fréquents chez les patients ayant reçu une anticoagulation. En outre, l'utilisation de l'anticoagulation était associée à un risque réduit de complications thromboemboliques ou septiques dans une analyse multivariée. De plus, aucune association significative avec un risque accru d'événements hémorragiques majeurs n'a été observée dans cette étude.
Ces résultats soutiennent en partie l'hypothèse selon laquelle l'anticoagulation pourrait être bénéfique dans certains cas de syndrome de Lemierre. Toutefois, il convient de rester prudent dans l'interprétation de ces données, car elles reposent principalement sur des rapports de cas rétrospectifs et des séries de cas de petite taille, potentiellement biaisées par une sélection non aléatoire. Certains cliniciens plaident également pour l'utilisation de l'anticoagulation dans des cas spécifiques, notamment pour des complications rares comme la thrombose du sinus caverneux [54]. Aucune recommandation consensuelle n'a encore été établie, et des études prospectives supplémentaires sont nécessaires pour déterminer l'efficacité et les risques de l'anticoagulation dans le cadre du syndrome de Lemierre.